°O°QuandM'aime°O°

Romy Schneider et Alain Delon...

le 22/08/2008 à 20h04

Mercredi jeudi, 4h30. Nuit [22 septembre 1932]



Lucienne,


Je me réfugie en toi, cette nuit, comme dans le coin le plus doux, le plus secret, le plus obscur du monde. Je n'ai jamais été plus seul, plus nu. Jamais plus près de cette mortalelle limite qui sépare la lumière de l'ombre. Je n'ai plus de larmes. J'écris avec des yeux secs. Mais je veux cette dernière illusion, ce dernier mirage: ton amour.
Lis lentement. Comme j'écris. Avec, entre chaque syllabe, des repos misérables. Le désespoir ne coule pas à pic, surnage. Des minutes. Laisse-moi ces minutes. Ne souris pas. Pleure si tu peux.
Il me faut que, liés, nos doigts s'accrochent aux dernières épaves. Ecoute-moi. Je ferme mes yeux. Je ne veux pas encore voir. Je ne suis pas encore résigné. je sais que tu vas venir. Je sais que tu viens. (Lis lentement, lentement, avec ton coeur. Ne ris pas.)
J'entends venir tes pas près de la porte. Je feindrai de dormir. Et tu me prendras dans tes bras. Et rien ne sera changé. Tout recommencera. J'entends ton pas.

Tu sais bien que je l'entendrai toute la nuit.

J'ai défendu que l'on fasse la chambre. Elle est restée telle que tu l'as quittée. Le lit t'attend. Ton odeur flotte encore dans les plis des draps. Je t'attends. Je ne veux pas croire que tu ne viendras pas. Je veux imaginer que tu viendras. Je souffrirai encore un peu plus. Chaque jour j'ai souffert davantage. Chacune de tes présences a ajouté à ma détresse. Je croyais que cette détresse était déjà trop lourde. Je ne savais rien. Rien n'est jamais assez lourd. Les morts seuls doivent connaitre l'aveugle, le noir écrasant. Celui qui étouffe à jamais.
Il est presque cinq heures. J'ai lu ton télégramme en rentrant. Ton nom m'est encore si étranger. Lucienne! Ton nom me rejette au bout du monde. Et parce que je t'aime, vingt ans de ta vie nous séparent. Le sens-tu assez, que je t'aime!

Chaque heure que tu m'as donnée m'a enfoncé davantage dans mon amour, et dans ma solitude. Toutes ces raisons que, chaque jour, j'ai trouvées pour t'aimer mieux, toutes m'ont torturé un peu plus! Tu es trop vivante. Tu portes toute ta vie devant toi, aux coins de tes lèvres, au creux chaud de tes hanches. J'ai si souvent eu envie de crier que tu me volais ton sourire, que tu me volais ta chaleur. Depuis vingt ans. Depuis toujours. Et je fermais les yeux, et je labourais ta chair, et tu gémissais doucement. Peut-être pour me faire plaisir. Comme nous sommes pauvres, et nus. Tu es près de moi. Il fait presque jour. J'entends le coq. Et le même moustique mord mon poignet. Il n'y a que le lit, plus large, derrière moi. Des cloches sonnnent. Je commence à ne plus t'attendre. Il faut bien que tout finisse. Je n'ai pas encore souffert. Dans un moment, je me coucherai sur le ventre. Sans bouger. Nu. Comme si j'allais mourir. Pour des heures et des heures. Sans pleurer. Et ma douleur montera du plus profond, du plus sombre de mon être. Il faut payer.


Mon amour, mon amour, j'ai donné des ordres pour que cette lettre parte ce matin, par avion. Quand tu la recevras, je serai encore couché sur le ventre, la face contre le mur. Pour nous survivre.
Je ne saurai s'il fait jour ou nuit. Je souffrirai. Je paierai. Puis je commencerai de sentir que tu t'éloignes peu à peu de moi. Que tout est néant. Que ce fleuve qui avait fait tournoyer nos pittoyables êtres dans le même remous nous arrache des bras l'un de l'autre. Que je suis plus nu que si l'on m'avait enlevé la peau. Et j'aurai des cris muets.
Et je t'aimerai, toi si vivante, comme on aime une morte.

Alain.



---> Extrait de "Je t'aime, un siècle de lettres d'amour 1905-2005", éditions Les Arènes.

Commentaires

Aucun commentaire



Ajouter un commentaire



Gras Italique Insérer une image Ajouter un lien (http://) Insérer une adresse e-mail Insérer un smiley

©2006 - Bloxode.com est un service gratuit de Lexode.com - Prévenir d'un abus - Conditions d'utilisation